Chapitre 8
Chess regarda sa mère défaire la dernière boucle de la selle avec une vive inquiétude. Elle la fit glisser le long du dos du cheval, la laissant tomber dans la poussière à ses pieds avec un bruit mat. Le cheval s’éloigna vivement.
— Ça ne plaira pas à Vandien, prédit le garçon.
Jace se tourna vers lui.
— Que voudrais-tu que je fasse ? Que je maintienne cette bête en esclavage ? Ou bien que j’échange sa liberté contre de la nourriture pour nous ? (De l’inquiétude perçait dans sa voix.) Que t’est-il arrivé ? Autrefois, tu aurais été le premier à pleurer devant la cruauté de l’esclavage d’une créature par une autre.
— C’est la coutume ici, répondit Chess.
Son regard refusait de rencontrer celui de sa mère.
— Le cheval ne fera qu’errer dans les rues jusqu’à ce que quelqu’un d’autre l’attrape et lui passe un harnais autour du cou. Il ne gagnera rien à ce que nous lui rendions sa liberté et nous perdrons la nourriture qu’il aurait pu nous rapporter.
Il fit un geste en direction du poulailler.
— Il ne nous reste rien du pain que Vandien nous avait laissé. Il va falloir nous dépêcher de trouver un marché et récupérer quelque chose à manger.
Un rideau de nuages bas avait recouvert la lune d’un voile bleuté. Un vent sec entrait dans la ruelle en murmurant, agitant les herbes déjà jaunies et aspirant l’humidité de celles qui étaient encore vertes. Jace se frotta la nuque. Sa main se couvrit de sueur et elle sentit un mélange de saleté et de peau usée rouler sous ses doigts. Elle repoussa en arrière les mèches de cheveux rebelles qui s’accrochaient à son visage. L’eau fraîche et les rives vertes et touffues de la rivière lui manquaient terriblement, ainsi que l’atmosphère paisible de sa ferme. Et Chess l’effrayait.
— Ne penses-tu donc qu’à ton estomac ? La faim te ferait-elle confondre le bien et le mal ?
Jace plongea les yeux dans ceux de son fils.
Le garçon s’agita.
— Mais comment pouvons-nous être sûrs que ce qui est mal dans notre monde est mal ici aussi ? demanda-t-il d’un ton buté. Deux mondes différents ne peuvent-ils pas avoir des règles différentes ? Chez nous, il n’y a ni esclavage des animaux ni jour brûlant. Ici, les deux existent. Si le jour est quelque chose de bien pour cet endroit, alors peut-être...
Jace agrippa l’épaule de Chess et le força à se tenir droit et immobile.
— Chut ! siffla-t-elle avec brusquerie. Qu’est-ce que cet endroit t’a fait ? Pourras-tu même redevenir un jour toi-même ? Oh, Chess, Chess, si seulement tout ceci pouvait être effacé !
Elle se trouva à court de mots et resta debout, le regard fixé sur la tête courbée de son fils comme si elle regardait tristement un jouet cassé. Aucune parole ne lui venait ni même aucune raison de parler.
— Viens.
Elle lui prit la main.
— Nous avons ceci qu’il nous a donné à troquer. Nous allons aller au marché et l’échanger contre de la nourriture. Tu seras de nouveau toi-même une fois l’estomac rempli de bonnes choses fraîches et vertes. Viens.
Chess suivit Jace sans résister. Il ne jeta qu’un unique coup d’œil au cheval, qui n’avait pas pris conscience de sa liberté nouvelle. Il broutait paisiblement l’herbe dans la ruelle. Sa queue s’agitait dans un ample mouvement plein de lenteur.
Après que Vandien les avait quittés, la nuit précédente, Jace avait directement ramené Chess à la masure. Ils avaient mangé des petits morceaux de pain et s’étaient blottis l’un contre l’autre dans la hutte. Ils n’avaient pas beaucoup parlé mais s’étaient réconfortés mutuellement. Lorsque l’aube avait commencé à empoisonner le ciel nocturne, ils s’étaient hâtés de rentrer à l’intérieur, de fermer la porte et de fourrer la cape dans la fissure.
— Au moins maintenant nous savons combien de temps l’obscurité dure dans ce monde, lui avait dit Jace.
Malgré la veillée de la nuit passée, ni l’un ni l’autre n’avaient vraiment confiance dans l’obscurité de cet univers. Le fait même qu’il puisse être ainsi envahi par le feu du jour faisait de cet endroit un lieu de traîtrise. On était loin du confort du crépuscule permanent de leur patrie. La nuit ici était une amie renégate qui les attirerait hors de leur abri pour mieux les trahir.
— Nous irons d’abord au marché, était en train de dire Jace. Puis nous irons à la porte.
En percevant le léger tremblement dans sa voix, il sut qu’elle exprimait ses plans à haute voix pour leur donner plus de consistance. Chess laissa remonter dans son esprit des souvenirs de sa maison et des périodes de marché. Il fronçait les sourcils tout en trottant dans la chaleur nocturne aux côtés de sa mère. Tout cela semblait si loin. Les souvenirs de cette époque paraissaient étrangers et brumeux, comme recouverts d’une couche de poussière. Il se souvenait du pré réservé au marché près des eaux tumultueuses et sombres de la rivière et des salutations sonores que les fermiers échangeaient tout en convergeant vers l’endroit. Les paniers en jonc qu’ils portaient sur le dos étaient remplis des spécialités de leurs fermes respectives. Son oncle Kallen étalerait un tapis d’herbe tressée à son emplacement habituel et sortirait de son grand panier des tas de quorts rouges dont la peau était aussi dure que l’écorce d’un arbre. Il gardait toujours le plus gros et le plus juteux pour Chess. Du pouce, il perçait un trou dans la peau du fruit avant de le lui offrir. Chess s’asseyait sur son propre tapis en aspirant le jus et la pulpe molle du quort tout en s’occupant de son négoce. Entassés autour de lui se trouveraient les produits de leur ferme : radis, navets et rutabagas, leurs racines luisantes d’avoir été soigneusement nettoyées, leurs feuilles vertes et croquantes. Ce qui lui restait à la fin du marché, Chess insistait pour l’offrir à leurs amis, s’amusant de leurs refus polis et recevant à son tour leurs propres excédents. La période du marché était un moment d’abondance et de partage. L’idée d’aller au marché, même dans ce monde aride, le réconfortait. Il se hâta pour rester à la hauteur de Jace.
Les maisons en torchis agglutinées le long de la rue poussiéreuse leur jetaient des regards menaçants. Au début, Jace s’était écartée avec frayeur de la lumière jaune qui émanait des fenêtres, mais elle avait rapidement découvert que celle-ci était tolérable si elle gardait ses distances et ne regardait pas directement la source lumineuse. Elle ne causait pas l’apparition de cloques sur la peau mais donnait néanmoins aux objets quotidiens une apparence désagréablement contrastée. Les couleurs pastel devenaient plates et criardes et les ombres déroutantes. Jace prit la main de Chess et pressa ses doigts entre les siens dans un geste rassurant. Mais elle-même ne ressentait aucune sérénité. La rue s’élargit et ils dépassèrent des embrasures de portes grandes ouvertes d’où s’échappaient de longs rayons de lumière jaune. Des voix fortes, tapageuses ou colériques, jaillissaient dans la rue. Jace poussa Chess à se hâter. Ils avançaient au centre de la rue en évitant soigneusement d’approcher trop près des bâtiments illuminés et traversaient précipitamment les flaques de lumière comme s’il s’était agi de détritus renversés.
Ils tournèrent brusquement au coin d’une rue et Jace tira Chess à l’abri dans l’ombre d’un chariot de haute taille. Ils venaient d’arriver au marché, lequel était illuminé par des torches et fréquenté par les individus qui ne menaient pas leurs affaires de jour. Certains préféraient simplement faire leurs emplettes en profitant de la fraîcheur du soir, mais nombreux étaient ceux dont les transactions n’auraient pas été tolérées à la lumière du jour.
Jace jeta un œil au coin du chariot. Ses yeux s’écarquillèrent et ses narines frémirent dans une expression d’horreur et de dégoût. Elle était accroupie derrière le chariot d’un boucher aux planches tâchées de sang séché. Même au milieu de la nuit, un épais nuage de mouches continuait de s’agiter autour. Le boucher en personne était assis en hauteur sur le siège du chariot, vantant à la cantonade la fraîcheur de sa marchandise. Jace ravala la bile qui lui montait aux lèvres. Elle se couvrit le nez et la bouche d’une main tout en poussant Chess à s’éloigner du chariot.
Ils se retrouvèrent alors exposés à l’agitation du marché et emportés par une marée humaine d’individus venus examiner les articles en vente ou installer leurs propres éventaires. Bousculés par des étrangers à l’air rude habillés des peaux et des plumes d’autres créatures, ils furent projetés dans le tourbillon du marché. Les courants invisibles de la foule les emportèrent d’étal en natte et de natte en chariot. Des marchands empressés leur présentaient des échantillons de tissu, faisaient claquer des fouets au-dessus de leur tête ou leur agitaient des tranches de poisson fumé sous le nez. Jace était à la fois interloquée et écœurée par la grossièreté des cris, les échanges humiliants entre client et marchand et les chamailleries sans fin à propos des prix. Quelque part au milieu de ce chaos, elle devait trouver de quoi les nourrir, elle et son enfant. Elle s’arrêta, obligeant la foule à se diviser pour la contourner. Elle se saisit maladroitement du faucon que Vandien lui avait remis, enroula la chaîne autour de son poignet tout en empoignant l’oiseau au creux de sa paume moite. Elle regarda autour d’elle d’un air perdu à la recherche d’un endroit où le troquer.
Elle n’avait au sujet des pièces et de l’argent que les rares informations que Chess avait apprises durant son séjour à la taverne. L’idée de troquer ce petit bijou pour des pièces de métal gravé qu’elle échangerait ensuite contre de la nourriture lui semblait pour le moins douteuse. Jace ne voyait pas l’intérêt d’une démarche aussi complexe et elle décida de l’ignorer entièrement et d’échanger directement le faucon contre ce qu’elle pourrait en obtenir. Elle agrippa l’épaule de Chess pour le diriger à travers la foule.
Chaque étal constituait un cauchemar et une révélation. Ici, on trouvait des poulets aux pattes nouées, allongés sur une natte, les plumes en bataille. Là, un vendeur attrapait un porcelet hurlant pour le fourrer la tête la première dans un sac et le déposer dans les bras d’un acheteur. Ailleurs, un bijoutier exposait des boucles d’oreilles brillantes serties de pierres aux couleurs criardes et une femme présentait son bras orné d’écharpes tourbillonnantes aux passants. Ils dépassèrent des œufs empilés de manière instable sur des tapis de sol, des piles de peaux brutes ou tannées et des individus mystérieux qui tentaient de les inciter à s’approcher pour découvrir des marchandises secrètes. Jace finit par repérer un étal décoré de fines herbes vertes ou séchées, de rangs d’oignons et de racines. Juste à côté, une vieille femme ratatinée était accroupie sur une natte au milieu d’empilements de légumes flétris.
Jace se fraya un chemin jusqu’à ce coin isolé du marché puis hésita, saisie par l’indécision. Elle n’avait qu’un objet à échanger. Elle aurait aimé avoir une meilleure idée de sa valeur. L’objet avait de toute évidence eu beaucoup de valeur pour Vandien, mais cela ne lui donnait pas d’indication sur ce qu’elle pouvait demander en échange. Elle n’y connaissait rien en matière d’ornements en métal, cela ne l’intéressait pas. Mais dans son esprit, elle associait ce type d’objet aux perles de bois sculptées qu’on offrait aux enfants et aux guirlandes d’herbes odorantes que les jeunes gens tressaient parfois dans leur chevelure. Elle décida de s’adresser à la vieille femme aux piles de légumes. Non seulement elle proposait une plus grande variété de ce que Jace identifiait comme des aliments, mais elle dégageait aussi une certaine impression de familiarité. Sa posture avait quelque chose d’accueillant. Ses longs cheveux gris tombaient librement sur ses épaules. Elle portait un vêtement simple et sans manche qui devait lui tomber jusqu’aux pieds lorsqu’elle se tenait debout et qui, à présent, s’étalait autour d’elle sur la natte. Jace fut encouragée par les bracelets de métal argenté qui ornaient ses poignets. Sans doute appréciait-elle ce type de parures métalliques.
Dès qu’elle se fut arrêtée devant la natte de la vieille femme, des yeux aussi brillants que les galets d’un torrent se fixèrent sur elle.
— Des légumes verts ? croassa la femme d’une voix pleine d’espoir. Des racines épaisses et juteuses, tirées de terre ce matin même ? Cela calme l’estomac et apaise les boyaux !
— Oui, je souhaite commercer, répondit ingénument Jace face à la litanie de la vendeuse. Que pouvez-vous me donner en échange de ceci ?
Elle ouvrit la main et laissa le minuscule faucon se balancer devant la femme, qui se renfrogna. Il ne s’agissait pas d’espèces sonnantes et trébuchantes ! Son regard âgé s’arrêta suspicieusement sur l’étrange vêtement et les yeux pâles de Jace.
— Ce genre de breloques de luxe, ça m’intéresse pas ! déclara la vieille femme. Au revoir !
— Je vous en prie ! l’implora Jace, prise de confusion. C’est tout ce que j’ai. Vandien a dit que nous pourrions l’échanger contre de la nourriture. Je vous en prie !
Mais la vieille femme refusait même de la regarder.
— Des légumes verts bien frais ? lança-t-elle à un homme qui passait.
— S’il vous plaît ! implora de nouveau Jace en tendant le petit faucon devant elle.
Sa main comme sa voix tremblaient. La vieille femme pinça les lèvres et se déplaça sur sa natte afin que Jace et Chess ne soient plus dans son champ de vision. Chess tira sur la manche de sa mère.
— Puis-je voir ce que vous avez là ?
La voix douce fit à Jace l’effet d’une pluie chaude sur un jardin desséché. Une jeune fille se penchait par-dessus le comptoir en bois de l’étal de fines herbes et d’oignons. Elle leur souriait et ses dents blanches luisaient dans l’obscurité. Elle tendait l’une de ses mains fines en direction du faucon. Jace poussa un soupir de soulagement et s’approcha d’elle d’un pas vif. Les yeux sombres de la fille s’agrandirent puis se rétrécirent rapidement tandis qu’elle levait le minuscule oiseau pour le regarder osciller au bout de sa chaîne. De sa main libre, elle repoussa d’épaisses mèches de cheveux châtains loin de ses yeux. Elle toucha ses lèvres pulpeuses qui formèrent ensuite une moue dubitative.
— Il n’est pas très gros, hein ? commenta-t-elle d’un ton volontairement neutre.
Jace secoua la tête.
— Mais c’est tout ce que j’ai. Je vous en prie, je suis venu l’échanger contre de la nourriture.
— Pourquoi ne l’avez-vous pas porté à l’éventaire du bijoutier pour voir ce qu’il pourrait vous en offrir ?
— Je ne suis pas familière de l’usage des pièces de monnaie. Je préfère troquer à ma manière.
— Vous n’êtes pas de la ville, hein ? En fait, je parierais que vous avez fait un très long et fatigant voyage jusqu’ici.
Le faucon pendait lourdement au bout de sa chaîne en oscillant au-dessus de la main libre de la jeune fille.
Jace jetait à l’oiseau un regard inquiet en comparant sa taille minuscule à ne serait-ce que l’un des oignons posés sur l’étal.
— Mais c’est du très beau travail, et Vandien lui accordait une grande valeur, répliqua-t-elle craintivement.
La fille sourit comme si elle acceptait des excuses.
— Sans aucun doute. Eh bien, les amateurs de ce genre de babioles leur accordent de la valeur, c’est sûr. Et il est mignon. Merci de me l’avoir montré.
Elle tendit le bijou pour le rendre à Jace. Celle-ci retira promptement sa main, ignorant Chess qui tirait sur sa manche.
— S’il vous plaît ! Il n’a aucune valeur pour moi, si ce n’est la nourriture qu’il pourra me rapporter. Ne pouvez-vous rien nous donner en échange ?
— Bon..., lâcha la jeune fille à contrecœur, comme si elle hésitait entre le désir de faire la charité et la nécessité de conclure une bonne affaire. Mais vous voyez bien que je suis une fille simple qui n’a pas l’usage de tels bijoux. De plus, ce n’est pas du tout le genre de chose qu’une femme pourrait porter. Vous voyez, ce n’est qu’un petit oiseau tout noir au bout d’une chaîne.
Elle le laissa se balancer légèrement devant le visage de Jace avant de le reposer sur le comptoir.
Jace repoussa Chess qui s’agrippait désespérément à son bras.
— Mais voyez l’éclat de son petit œil rouge ! Ne pouvez-vous rien m’offrir en échange ?
— Bon. (Nouvelle moue suivie d’un soupir.) Je ne suis qu’un cœur d’artichaut, mais je ne peux pas laisser un enfant aussi mignon avoir faim. Mais attention, n’allez dire à personne que Verna de l’étal de fines herbes accepte ce genre de babioles en paiement, sinon je vais me retrouver assaillie par une armée de gens qui voudront m’extorquer le seul moyen que j’ai de gagner ma vie.
La main de Verna se referma vivement sur le minuscule faucon qui disparut dans un pli de sa jupe.
— Que voulez-vous en échange ?
— Juste ce que vous jugerez raisonnable ? proposa humblement Jace.
Chess n’essayait plus d’attirer son attention. Il se tenait debout aux côtés de sa mère, l’air abattu, les mains nerveusement emmêlées. Il regarda Verna rassembler les racines les plus molles et les herbes les plus desséchées en un petit fagot auquel elle ajouta quelques oignons. Cela leur permettrait de se nourrir pendant une journée, deux tout au plus. Il se mordit profondément la lèvre tandis que Jace rangeait les aliments dans un pli de sa manche en remerciant la femme à de multiples reprises. Puis il descendit la rue poussiéreuse aux côtés de sa mère.
On était désormais au plus profond de la nuit et la foule s’amenuisait. Les roues grinçaient et les planches claquaient tandis que les marchands repliaient leurs étals et emportaient leurs marchandises. C’était la fin du marché pour ce soir. Seuls quelques éventaires vendant des armes, des potions et autres marchandises semi-légales resteraient ouverts pour faire affaire avec les clients qui vivaient la nuit. Jace perçut l’étrange manière furtive qui régissait les transactions encore en cours. Elle s’éloigna avec soulagement dans les rues obscurcies, loin des torches qui éclairaient ce qui restait du marché. Les portes qu’ils dépassaient étaient désormais sombres et fermées. Une poignée d’auberges et de tavernes faisaient encore entendre leurs voix dans la nuit, mais Jace incita Chess à presser le pas en passant devant, afin qu’il reste sous le couvert sûr des ombres.
— Cette femme a profité de toi, lança soudain le garçon.
— Chut ! (Puis :) Que veux-tu dire ?
— J’ai déjà vu faire ça dans la taverne où j’ai travaillé. C’est la coutume dans ce monde. On propose ce qu’on a à échanger et ensuite on déprécie les marchandises de l’autre. Chacun essaye d’obtenir le plus possible en échange de ce qu’il offre. Elle s’attendait à ce que tu dises que ses racines étaient rabougries, ses herbes sans arômes, ses oignons en train de pourrir.
— Ce qui est vrai, concéda Jace. Mais je ne serais pas impolie au point de le mentionner. Tu dois comprendre que ce que nous lui avons donné n’avait guère de valeur pour elle. Nous ne devons pas nous plaindre qu’elle nous ait donné ses marchandises les moins désirables. Pour elle, c’était comme si nous voulions lui offrir une pierre en échange.
— Mère ! (La voix de Chess était montée d’un cran.) C’est comme ça qu’ils marchandent ici ! Elle voulait seulement que tu croies que ce collier ne lui servirait à rien. Comme ça, elle pourrait te donner le moins possible et tu lui serais malgré tout reconnaissante.
— Cet endroit t’a rendu dur et méfiant en un rien de temps. Tu en viens à dire du mal de la nourriture qu’elle nous a donnée, des aliments qui nous permettront de manger pendant un jour ou deux, en échange d’une babiole qu’elle ne pourra même pas porter.
— Et pourtant, cette «babiole » avait suffisamment de valeur pour être la seule que Vandien portait !
Jace hésita, incertaine, réfléchissant à ce qu’il venait de dire. Mais elle était l’aînée et avait plus d’expérience, c’était ça qui comptait. L’une de ses mains était agrippée à la manche qui contenait les légumes. Mais, de sa main libre, elle agrippa celle de Chess et la serra.
— Allons à la porte, dit-elle à mi-voix, laissant le vent emporter leurs paroles précédentes. Peut-être que Vandien y sera. Peut-être a-t-il créé une voie par laquelle nous pourrons passer. Penses-y, Chess ! Ce soir, nous pourrions être de retour chez nous, en sécurité. Viens !
Jace décida que si Vandien avait trouvé un moyen d’ouvrir un passage pour une personne, ce serait Chess.
Ils arrivèrent dans la rue qui suivait le mur de la cité. Après avoir jeté un coup d’œil pour s’assurer que la voie était libre, ils coururent se réfugier dans l’ombre de la muraille qu’ils longèrent en hâte, comme des souris en fuite. Lorsqu’ils aperçurent la faible lueur rouge de la porte, ils ralentirent l’allure, avançant à pas prudents. Si Vandien avait vraiment réussi à passer de l’autre côté, le Gardien allait jauger tous les autres visiteurs avec méfiance et colère.
Jace s’arrêta net en entendant des bruits de voix. Au bout de quelques pas silencieux supplémentaires, elle fut en mesure de distinguer les paroles, mais elle ne leur accorda aucune attention. Car au même instant, une brise, si fraîche et si pure qu’elle semblait vivante, s’élança vers elle et l’enveloppa dans son étreinte. Les odeurs pures de sa terre natale emplirent ses narines et elle goûta de nouveau à la paix des prairies et des cours d’eau. Cela lui faisait l’effet d’un bouillon nourrissant offert à une enfant affamée. Les baisers humides de la brise n’avaient rien à voir avec le souffle aride du vent sec qui soufflait à travers les rues de la ville en soulevant des nuages de poussière.
Les voix n’atteignirent son esprit que graduellement. Jace avait fermé les yeux sous la caresse du vent. Elle les ouvrit et jeta un regard plein d’espoir au sein de la porte.
Mais il ne s’y trouvait nul Vandien pour l’inviter à entrer. Au lieu de quoi, elle découvrit la silhouette drapée de gris du Gardien dont les robes flottaient dans le vent. Le capuchon avait été repoussé de son visage. Des cheveux noirs s’accrochaient à son crâne aplati. Son nez était surmonté d’une zone de chair ridée et aveugle. Mais la chose qui se tenait devant lui n’était pas moins étrange.
— Ventchanteuse, souffla Jace pour elle-même en se remémorant les anciennes légendes.
En voyant la longue robe bleue, le capuchon mystérieux et haut perché et la peau écailleuse, il était difficile de se tromper. Il émanait du Gardien un sentiment d’inquiétude et de frustration mêlées mais le visage de la Ventchanteuse n’exprimait que la colère. Leurs propos parvenaient à Jace sous forme de bribes emportées par le vent.
— Comment a-t-il pu passer ? exigeait de savoir la Ventchanteuse. De tous les mortels présents de ce côté-ci, pourquoi a-t-il fallu que vous le laissiez passer lui ?
— Le laisser passer ?
Le Gardien avait craché ces mots. Il leva les bras et ses longs doigts agrippèrent la nuit elle-même, comme s’il désirait réparer le mal qui lui avait été fait.
— Il s’est montré violent ! Tu n’avais jamais fait mention d’une tentative de ce genre ! Le Limbreth s’en est trouvé totalement dégoûté. Il a rompu le contact avec moi pour éviter la contamination ! Tu ne m’avais pas averti de la possibilité de rencontrer un tel individu ! Il est passé en déchirant la porte ! Tu comprends ce que cela signifie ? En as-tu même la moindre idée ? L’équilibre est rompu, notre monde est en train de se répandre dans le vôtre. Il suffirait aux Rassembleurs de jeter un œil distrait pour se rendre compte de ce que nous avons fait ici ! Tu te tourmentes au sujet de cet homme, mais lorsque les Rassembleurs viendront te chercher, tu seras bien en peine de te rappeler même son nom. Ils vont sentir ce qui s’est passé. On ne peut pas dissimuler une rupture de ce genre.
Jace les regardait en silence. Sur le visage de la Ventchanteuse, la colère avait laissé place à l’inquiétude et à la peur. Le vent qui soufflait provenait d’au-delà la porte. Il transformait la torche de la Ventchanteuse en une lueur rouge associée à un serpentin de jaune mouvant. Le Gardien s’inclinait contre le vent tout en travaillant, mais Jace ne pouvait voir ce sur quoi il s’activait. Il était difficile de suivre le cours de son action car il se trouvait alternativement dissimulé puis révélé par les guenilles qui virevoltaient autour de lui, aussi écarlates que la torche et aussi noires que la nuit. Ses mains et ses bras exposés étaient propulsés dans les airs tandis qu’il bandait les muscles contre quelque chose d’invisible.
— Les Rassembleurs se soucient-ils vraiment de cela ? demanda la Ventchanteuse. S’intéressent-ils vraiment à des êtres tels que nous ?
— Tout à fait, grogna le Gardien tout en continuant à tisser la fabrique de la nuit.
— Dans ce cas, de combien de temps disposons-nous avant qu’ils ne nous découvrent ?
La Ventchanteuse murmurait à présent.
— Qui sait ? gronda le Gardien. Tant que la porte est là, elle les appelle haut et fort.
— Mais si elle devait se refermer ? Vous aviez dit qu’elle le ferait mais elle n’a pas l’air plus petite que la nuit dernière ?
Ce n’était pas seulement la déception qui perçait dans la voix de la Ventchanteuse, mais aussi la peur.
— Nous ne savons pas si elle pourra se refermer. Le Limbreth doute qu’elle puisse guérir des suites d’un tel déséquilibre.
Il n’y avait aucune compassion dans le ton du Gardien. Il était trop absorbé par sa propre détresse.
— Notre monde s’épanche dans le vôtre. Qui sait quels dommages cela est en train de nous causer ? Votre jour se voit modifié par notre obscurité bénie, nos vents porteurs de paix se perdent au sein de vos rues.
— C’est vous qui avez laissé passer Vandien !
La voix de la Ventchanteuse réagissait au ton accusateur du Gardien. Elle décida néanmoins de changer d’approche.
— Et pour Ki ? Le Limbreth a-t-il enfin pris possession d’elle ? S’ils sont satisfaits d’elle, j’aimerais au moins régler le reste de notre accord. On m’avait promis une gemme d’appel...
— Le fait que mon maître t’ait débarrassé d’elle ne te suffit donc pas ? Notre porte est déchirée, un renégat arpente à présent notre monde, et toi, tu viens réclamer et pleurnicher pour quelque chose que tu ne saurais même pas utiliser correctement ! Ah, si j’avais la voix du Limbreth ! Mais ce n’est pas le cas, et il m’ordonne à présent de me montrer respectueux avec toi.
Le Gardien s’immobilisa dans une posture d’écoute attentive. La Ventchanteuse s’agita avec impatience mais attendit. Le Gardien finit par tourner son visage aveugle vers elle.
— Ki n’a pas encore atteint le Limbreth. La femme que tu m’as demandé de faire entrer avant elle pour tester la porte a ralenti sa progression. Ceci est de ton fait, tu devras donc attendre que ce soit réglé. Une fois que Ki paraîtra devant le Limbreth et qu’elle se sera avérée valable, tous les accords seront respectés. Cela te convient-il ?
— J’ai l’impression que vous espérez que la porte se sera refermée avant ! Dites à votre maître qu’il est imprudent de vouloir tromper une Ventchanteuse. Je reviendrai demain et alors il faudra me remettre la gemme. Sans quoi je serai forcée d’élever la voix.
Le reste de ses paroles fut emporté par une rafale de vent qui fit tomber le Gardien à genoux. Il tenta de résister tandis que le vent lui plaquait le dos au sol. Ses jambes grises s’agitèrent dans les airs, aussi maigres et dénudées que celles d’une cigogne. La rue se fit soudain plus sombre, plus odorante, plus fraîche. Derrière elle, Jace entendit Chess inspirer à pleins poumons, comme s’il cherchait à avaler l’air à la manière d’une boisson rafraîchissante.
— … faire au sujet de l’obscurité qui se répand dans ce monde ? demanda la Ventchanteuse durant un instant d’accalmie.
Le Gardien lui jeta un regard venimeux qui n’était pas une réponse mais plutôt une dénégation de culpabilité. Jace le regarda tandis qu’il bataillait pour rejoindre le centre de la porte avant de lever une nouvelle fois les bras pour reprendre ses incompréhensibles mouvements de tissage.
— Vandien n’est pas ici, intervint Chess d’une voix rauque.
— Je sais. Chut.
— Mais j’ai faim, protesta l’enfant. On peut rentrer chez nous maintenant ?
— Chez nous ?
Cela prit un moment à Jace pour réaliser que Chess faisait référence à la masure dans laquelle ils se cachaient. Elle eut un moment de panique. Le garçon était suspendu au-dessus d’un abîme et glissait inexorablement loin d’elle. Elle prit la main de son fils mais sut qu’elle ne pourrait pas le retenir. Pas longtemps. Pas ici. Elle jeta un regard plein de nostalgie à la porte, mais quelque chose gênait sa vision. Elle n’aurait même pas droit à un bref aperçu de sa terre natale.
— Viens, murmura Jace.
Ils s’éloignèrent discrètement, se déplaçant d’ombre en ombre à travers les rues poussiéreuses jusqu’à leur retour dans la ruelle. Ils ne s’arrêtèrent qu’une seule fois, pour boire de l’eau dans un puits public. Jace rechignait à boire le liquide tiède et éventé mais Chess but tout son content. Lorsqu’il eut terminé, il tira un seau supplémentaire pour rincer son visage et ses bras couverts de poussière. Jace eut un pincement au cœur. Les cloques causées par le soleil avaient abîmé la peau de ses bras et les privations les avaient amaigris au point de rendre apparents os et tendons. Dans le souvenir de Jace, ces bras étaient ronds et potelés, des bras de petit garçon. Mais à présent Chess ressemblait aux quelques autres enfants des rues qu’elle avait aperçus ce soir, loques brunâtres y comprises. Lorsqu’elle en toucha le tissu rêche, il leva vers elle un regard interrogateur. C’était comme s’il n’avait pas conscience de souffrir. Ses yeux fouillèrent le ciel et il fronça les sourcils.
— Ça va bientôt revenir, lança-t-il.
Et ce fut Chess qui prit la main de Jace pour l’emmener au bas de la rue jusqu’à la ruelle et la sécurité relative du poulailler en ruine.